Anatomie d'une sieste.
L'insistance des lecteurs survivants pour plus d'optimisme m'a fait réfléchir.
Je me plains (avec satisfaction) des jours et des semaines, heureusement rarement des week-ends, mais tout n'est pas si noir, finalement. J'ai peur d'être trop positif, mais tant pis, j'ajouterai : loin de là. Il y a du beau, il y a du bon, il y a de la musique dans chaque journée. Les cinq sens sont récompensés, parfois même plusieurs fois ! J'ai des exemples ! Je laisserai seulement de côté celui de lundi matin, où, à mon réveil, l'odeur torréfiée de l'espresso a été remplacée par l'odeur terrible de la diarrhée du chien, qui condamnait l'accès à la machine à café. Je suis passé d'apprenti barista à aide-soignant, avec une pensée émue et pleine de respect pour le frangin. Parlons donc plutôt de jeudi, c'est toujours un bon jour, le jeudi.
L'alarme du réveil s'appelle Sunny.
Ça n'aide pas à rendre l'ouverture des yeux à six heures plus facile, surtout quand ils collent, mais j'essaie d'y voir un premier rayon de soleil. Le rideau est tiré sur la fenêtre ouverte, le lin laisse passer une faible lumière accompagnée d'une légère brise matinale. C'est calme, le monde, de ce côté-ci, dort encore. J'ai un peu froid, mais c'est une sensation merveilleuse après des nuits tropicales, le corps collé aux draps (avis aux bretons, la Méditerranée est passée de 28 à 15 degrés). Le sommeil est néanmoins toujours chaotique, alors je garde les pieds dans le vide pour éviter tout contact qui augmenterait la température corporelle. Mais, ce matin, ils ont presque envie de se réfugier sous les draps, ou sur la pilosité du chien. En parlant du chien (dont je ne dévoilerai ni le sexe ni le nom sans son accord explicite, par respect pour sa vie privée), il me salue en position chien-tête-en-bas. Je suis incapable d'en faire autant sans me blesser, je préfère donc voir l'opportunité de m'allonger à nouveau et m'écroule près de lui pour une séance de câlins, unilatérale certes, mais pas désagréable pour autant. Nous avons tous les deux mauvaise haleine (en sortant du lit), j'ai fait l'effort de m'accommoder à la sienne, lui continue de tourner la tête quand je lui dis bonjour de trop près, adieu bienveillance animale. Pour les caresses en revanche, pas de problème pour m'indiquer poliment avec la patte où gratter, et heureusement que le regard dit merci. Il est 6h05, je souris, heureux d'être sous la domination d'une créature d'un mètre, presque carré.
Le grand verre d'eau, le ristretto.
Deux culs secs indispensables pour me secouer pendant que le chien remue le sien, impatient lui de prendre sa dose d'air frais (un peu) et d'odeurs nauséabondes (beaucoup). Laisse et sacs à crottes en main, on arrive pile à l'heure pour le lever du soleil sur le port d'Antibes, je confirme qu'il y a pire comme décor. Les rayons rouges frappent alors les coques blanches des bateaux et je reste figé, les yeux attirés par ces rayons laser. Le chien reste figé lui aussi, les yeux attirés par un emballage de Vache qui rit. Il me regarde, je le regarde, je lui dis "oh non", il me dit "oh si" (du regard), je lui dis "oh que non", il me dit "je vais te faire la misère", je lui dis "oh que non", et il me fait la misère. Il s'assoit, transforme ses onze kilos en un bloc de béton, concentre toute sa force à rester immobile, pendant que son regard me dit que ce bout de "fromage" est une question de vie ou de mort. Je pense la même chose, enfin le contraire. Je sors une friandise, il négocie, je sors deux friandises, on se met d'accord, on repart, un pipi assis, un caca, un pipi kung-fu, on rentre. "C'est pas le tout mais faut que je mange" qu'il me dit en courant devant, car c'est désormais lui qui me promène. Mais je souris toujours.
Leg day.
Je souris moins, j'aimerais n'avoir qu'une jambe à muscler, au lieu de ça j'ai deux baguettes qui manquent de levure. "Deux bâtons blancs qui feraient bien des jambes de bonhomme de neige", me disait mon premier maître de stage (j'ai beaucoup souffert). On essayait de jouer ensemble au beach-volley, je trouvais donc que mes jambes ressemblaient plutôt à des pieds de parasol qu'on plante dans le sable. Mais je suis là pour raconter le bonheur du quotidien, pas la souffrance d'un gringalet. Je passe donc sur les squats et la presse, pour ne garder que le souvenir presque agréable de l'exercice pour les mollets : parce que c'est le dernier d'une séance interminable et que je ne sens désormais plus rien. Je pense tout de même au lendemain, quand le chien me trainera dans le parc et qu'on m'entendra aboyer de douleur derrière lui. Mais, pour l'instant, c'est endorphines, dopamine et même sérotonine. Je suis fier de l'accomplissement, j'ai l'impression que mes jambes ont triplé de volume. C'est subjectif. Je n'ai plus de force mais je me sens capable d'affronter n'importe qui au travail, qu'on ne s'amuse pas à me chercher, même si personne ne voit mes jambes en visio.
Le pic du midi.
Le sommet, l'apothéose. Les collègues des Philippines vont se coucher, les américains dorment encore, tout me pousse donc au sommeil, y compris mes jambes désormais lourdes comme mes paupières. L'après-midi qui s'annonce à tout d'un calvaire auquel Basic Fit ne prépare pas, je n'en parlerai donc pas. Je compte les difficultés à venir, mais comme des moutons pour l'instant, pour m'endormir. Le canapé m'accueille chaleureusement, le chien ronfle au pied, la rue est calme, la brise est toujours présente, le parfum d'intérieur diffuse l'odeur des citrons italiens. "Rêve de Sicile", voilà qui me semble être le programme idéal pour les trente prochaines minutes, pour colorer de jaune l'abysse dans laquelle je vais me plonger, ce moment privilégié qui règne en maître sur ma journée. Chanceux, je souris et m'assoupis.