Groenland, TX.
Conclusions en ouverture.
Le billet Popo Positif a eu un taux d'ouverture plus élevé que les précédents, je comprends que je dois me concentrer sur les besoins essentiels afin de parler au plus grand nombre, qui reste un petit nombre. Finie donc l'invention de nouvelles expressions comme faire de feu tout bois pour me distinguer de ceux qui préfèrent dire faire feu de tout bois. Lost in the shuffle signifiant perdu dans la masse, je ne peux pas me permettre de penser à la marge, je risquerais de perdre une partie de mon audience, qui est très petite. Je pars heureusement quelques jours à Dallas, finie la petitesse car, comme on aime bien dire par là-bas, everything is bigger in Texas.
J'écris tôt dans la semaine.
Car à l'heure où ce billet sera envoyé aux membres, très peu nombreux, je serai au milieu de ma nuit, dans un hôtel texan, avec vue malheureusement imprenable sur le George W. Bush Presidential Center. Je serais sûrement retourné la veille fouler l'endroit exact où Kennedy a été assassiné, marqué d'un grand X sur la route. J'aurais sûrement regardé vers la fenêtre de l'appartement où se tenait le tireur, en imaginant ce qu'on dirait de lui si l'évènement avait eu lieu cette année. Où poserait-on les fleurs ? Sur la route ou à l'entrée de l'immeuble ?
Erratum.
Texas, cliché d'un jour ordinaire.
Drew essuie son front avec le revers de sa chemise, pose son chapeau de cow-boy sur ses cheveux longs en baissant légèrement la tête. Son jeans est déjà parfaitement tombé sur ses bottes de cuir. Il expire bruyamment avant de sortir sous un soleil de plomb, se plante une dernière fois sous le ventilateur de plafond qui tourne depuis la nuit des temps, days and nights. Il grimpe dans son pick-up les yeux fermés, la main gauche sur la poignée de plafond, la main droite sur l'embrayage au volant, et démarre dans un nuage de poussière, sans avoir mis sa ceinture de sécurité. Danger is life, Life is danger. Sur la route, il s'amuse de ces têtes de cheval qui pompent sans interruption l'or noir à tous les horizons de ce paysage aride qu'il aime tant. Il pense qu'à chaque mouvement de haut en bas, ce sont des dollars qui se créent sans qu'il n'ait rien à faire. Il accélère, il est en retard pour le barbecue au ranch de Keith, qui a prévu des steaks géants. Sa climatisation fonctionne par intermitence, vivement la bière fraîche, se dit-il. À la radio, il entend parler d'une vague de froid polaire à venir, fucking fake news! s'époumone-t-il en frappant contre son volant.
Texas, réalité du week-end.
Winter Ice Storm Watch. Ne pas confondre avec l'ICE, trop occupée à déverser sa testostérone dans le Minnesota. Il s'agit ici d'une alerte "tempête de glace" et "grand froid". Au Texas. Jusqu'à -15 degrés celcius, below fucking freezing en Farenheit. L'état d'urgence est déclaré, les habitants sont invités à rester chez eux, à stocker des denrées par dessus leur stock déjà complet, les routes seront impraticables avec jusqu'à cinq centimètres de verglas. Threat to life. Risque de coupures massives d'électricité. "Les dix prochains jours d'hiver seront les pires depuis quarante ans à travers les États-Unis", c'est Ryan Maue qui le dit. Il est météorologue et ces dix jours correspondent exactement à mon passage. God Bless Texas. Bref, je n'ai pas pu partir, il est finalement 10h du matin pour moi aussi, et pour Donald, il n'est plus nécessaire d'aller au Groenland pour expérimenter le climat arctique. Si c'est pas chouette. Il a tout de même posé la question : "QU'EST-CE QUI EST ARRIVÉ AU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ?"
La maison vide.
J'ai donc quartier libre ce week-end, mes plans se sont envolés avec l'annulation des vols vers les États-Unis. Un agenda vide pour finir la fresque familiale de Laurent Mauvignier, un type frêle et chauve, fils d'ouvrier et de femme de ménage, qui me dit qu'on se ressemble un peu, le Goncourt en moins. Imaginer et raconter des histoires pour transmettre des faits et empêcher l'oubli des réalités passées, c'est brillant. Je me suis si souvent arrêté par ignorance, par inconnu, par honte de ne pas en savoir plus. Alors qu'il suffisait d'inventer. Sa maison est certes vide des femmes et des hommes qui l'ont habitée, visitée, mais elle est toujours ouverte, identique, avec ses meubles, ses objets, ses souvenirs, ses fantômes. Tant qu'elle reste dans nos mains, on en garde l'essence et le jus, et l'accès à toutes ces pièces de puzzle qui permettent d'écrire des chefs d'oeuvre. J'aurais aimé moi aussi pouvoir retrouver ce bonheur figé entre quatre murs innébranlables, préservé dans un jardin magnifique, mais les maisons parfois changent de mains. Ne reste alors que la tristesse de passer devant, furtivement, de voir l'évidence qu'elle n'est pas vide mais qu'elle a été vidée de tout ce pour quoi on la chérissait. D'autres ont voulu en refaire l'histoire en balayant la précédente sur le pas de la porte, plus loin même, sur le bord de la route. On ne les connait pas mais on ne les aime pas, c'est ainsi, on pense seulement qu'ils ne sont pas dignes de cette maison, de ceux qui l'ont pensée, créée, animée et aimée dès le premier jour.