Kaliakra.
C'est un moment de l'été où j'aurais pu être à Kaliakra, en Bulgarie, sur les bords de la Mer Noire.
À une autre époque. Là où les falaises du cap s'étirent le plus loin possible, comme si elles essayaient d'atteindre l'autre rivage, désormais russe ? À une autre époque, du Balcon Del Mundo, nous rêvions de voir à l'horizon les quartiers historiques d'Odessa ou les folles soirées du Festival KaZantip à Popivka. L'Ukraine était une voisine, une copine, il n'y avait pour l'embrasser qu'à tendre la main vers cette immensité bleue, sans nuage, sans risque. Kaliakra, c'est aussi une légende, qui pourrait désormais faire écho de l'autre côté, sur les rives du Dnieper. Celle de quarante jeunes filles bulgares qui ont préféré se jeter du haut de la falaise plutôt que de tomber aux mains de l'envahisseur ottoman, au XIVe siècle. Pour ne pas être séparées, elles tressèrent leurs longues chevelures en une seule natte et sautèrent ensemble dans l'abîme.
Va-t-on en arriver là ?
Je me suis éloigné du quotidien, des nouvelles toujours mauvaises, mais je pense à ceux qui ne peuvent pas s'imaginer la côte bulgare tant l'horizon face à eux est sombre et menaçant. À ceux otages qui guettent inquiets derrière eux l'arrivée d'un autre orage, d'une décision qui ne leur appartient pas, qui les poussera à sauter à l'eau en plein hiver, sans rien, vers rien. Si les drones ne les rattrapent pas pour leur faire comprendre que la décision de mourir ne leur appartient plus non plus. Je me suis habitué à tant de choses, mais pas à cette guerre. À chaque fois que je me dis que le monde est ainsi fou, je me revois dans ce bar de Kiev avec une jeunesse entourée de mojitos géants.
Depuis, c'est comme si on allait de l'avant en marche arrière.
On regarde quelques types sous stéroïdes détruire l'humanité avec la puissance d'un astéroïde. On accepte de voir quelques hémorroïdes se prendre pour les maîtres de l'Univers. La gravité ne semble pas les affecter, j'aimerais qu'ils se perdent dans l'espace, que l'un d'entre eux percute la Tesla qu'il a mise en orbite, que d'autres atteignent finalement Mars en comprenant qu'il n'y a rien à y faire, qu'un autre meurt en criant famine dans son casque d'astronaute avec le monde entier qui l'écoute et lui répond "Mensonge !". Ça me paraît réalisable. Et c'est bien ça le pire. Des milliards contre une poignée de connards, c'est la dernière logique sensée. On a décidé pour la rentrée de s'échauffer en faisant sauter Bayrou, un type de troisième division. Mais il va sérieusement falloir s'attaquer à la Ligue des Champions si on veut sauver notre peau. Et si vous voulez que j'arrête avec ces billets aux métaphores forcées et aux rimes malaisantes.