Sur mon tracteur.
JA 29.
À mon retour, les Jeunes Agriculteurs du Finistère avaient tagué tous les panneaux de signalisation. J'ai pu continuer de regarder ailleurs, je connais encore par coeur les routes qui mènent à l'enfance. Cette agriculture, j'aurais beaucoup de choses à en dire, encore plus quand je traverse ces champs artificiels que j'ai longtemps admirés. J'entends la colère, mais quand elle est de plus en plus fréquente, de plus en plus violente, on ne peut plus simplement la calmer à coups d'anti-douleurs. On tente d'endiguer localement un virus quand c'est tout le système qui est malade, et tout le monde qui en meurt. Heureusement qu'on négocie une trêve de Noël.
En parlant de trêve.
Il y a une chose étrange qui se passe ces derniers jours, une déconnexion entre coeur et cerveau, une armistice entre esprit et sentiments, des questions existentielles auxquelles j'arrive à répondre par un sourire. Je dors mal mais je me lève de bonne humeur. Pic d'endorphine avant un choc ou réel mélange d'eau dans mon vin ? C'est comme si j'avais réussi à rétrograder, insensible aux éléments qui continuent d'aller à toute vitesse. Est-ce parce que je vois enfin le mur à l'arrivée ? Est-ce justement parce que les tracteurs ne vont pas assez vite que les agriculteurs peinent à comprendre ? Difficile d'aspirer à un monde nouveau, sous intelligence artificielle pour les uns, sous respiration artificielle pour les autres. Avant le coma, je me sens en tout cas particulièrement présent.
Je vais laisser de l'autre côté de l'Antlantique les États-Unis.
Ne pas penser à Dallas et à son univers impitoyable. Je vais y retourner dès janvier, j'ai déjà le voyage de réservé. Pour l'instant, je vais profiter quelques jours de la famille, du vent et de la pluie. Profiter, c'est bien ça le plus compliqué. Mais je le note comme mot clé, comme une nouvelle discipline à appréhender. Un art martial. Comme méditer. Comme accepter. Comme apprécier. Comme laisser aller. Comme c'est difficile rien que d'écrire ces mots. Mais je commence enfin à comprendre leur signification, c'est Noël avant l'heure. Me voilà de retour près du sapin, 1990. Je viens de déballer mon petit tracteur, orange et noir. On installe les pédales. Que j'aille en marche avant ou en marche arrière, je fais le tour de la table ronde de la salle à manger, je ne m'éloigne pas de ce noyau dur, du coeur de la maison, de là où naissaient toutes les bonnes intentions.