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Voyage en Italie.

Quand on est né à l'Ouest, dans un coin qui s'appelle la Fin de la Terre, pour partir, le choix est simple : on ne peut aller que vers l'Est.
Voyage en Italie.
Dans les Alpes de Ligurie. Photo by Wolfgang Hasselmann / Unsplash

Quand on est né à l'Ouest, dans un coin qui s'appelle la Fin de la Terre, pour partir, le choix est simple : on ne peut aller que vers l'Est. À moins d'avoir le pied marin vous me direz, et Dieu sait qu'ils sont nombreux là-bas, mais en ce qui me concerne, ça fait un moment que je n'ai plus l'humeur de l'optimiste que je barrais en CM1 dans la Baie de Brignogan, n'ayant jadis peur ni de la pluie, ni du vent, ni du froid (je n'avais même pas peur de chavirer !). Alors, cette fois encore, désormais trouillard, c'est de l'Est que j'ai pris la direction, vers mon refuge habituel, pour un programme là-bas obligatoire et culturel : dolce far niente. Oui, je suis en Italie. Car, quand on aime, on reste, et, si on ne peut pas rester, on revient.

Les cons migrateurs ont déjà envahi la Côte d'Azur, alors on a abandonné notre nid et on est sorti des sentiers battus dès la première sortie d'autoroute en Ligurie. On slalome désormais sur des sentiers abattus près de Badalucco, sur lesquels on doit régulièrement faire marche arrière pour laisser passer les italiens en poids lourds ou en Panda. Le local a toujours la priorité, et c'est en la respectant qu'on le devient. À gauche la rivière, à droite le producteur d'huile d'olive, devant le restaurant. On a faim et on est encore proche de la mer, alors ce sera tout droit et des linguine emmêlées au homard, accompagné du vin blanc de la vallée (pour le prix d'un kebab sur la Côte d'Azur). La patronne parle plus fort qu'un chanteur de métal au micro, j'entends la conversation du couple à l'autre bout du restaurant, pas de doute, on est du bon côté de la frontière.

On prend de l'altitude, on rigole en voyant le village en haut de la montagne, s'imaginant les fous qui vont là-bas. Et puis on rigole moins quand on comprend que c'est là-bas qu'on va nous aussi, et qu'on ne pourra même pas croiser un vélo. Il y a un ruban en papier tout le long du ravin qui dit "zone dangereuse", sur lequel je lis plutôt "scène de crime" que "ça vaut une barrière de sécurité" depuis le volant de l'Ibiza désormais vidangée. Les cent soixante habitants du village d'Aquila d'Arroscia sont perchés là, à regarder avec curiosité qui arrive au sommet. On est accueilli dans une ferme du XIXe siècle tout juste rénovée, on y est seul, entouré du mobilier d'époque. J'écris d'ailleurs assis à une table en bois massif magnifique, mais je dois bloquer mon PC avec un bout de carton, comme on bloque une table de restaurant sur une terrasse improvisée. Le vintage a ses limites, mais elles sont ici particulièrement charmantes, le calme nous faisant tout accepter. Pour s'occuper, on mange en fonction de l'humeur du potager et on boit le vin de la région qui lui se décline sous tous les caractères.

D'ici, je vois les choses différemment. J'ai un autre point de vue, plus large, plus dégagé. Je prends de la hauteur sur les idées avec lesquelles je me bats depuis quelques temps. Je vois un vrai noeud de linguine avec lequel je peux enfin me débattre, grâce aux deux litres d'excellente huile d'olive que j'ai à portée de main. C'est l'avantage de pouvoir se rendre dans un endroit de rêve pour regarder de l'autre côté la réalité, plutôt que l'inverse. Et voilà que je me pose encore une fois la même question : doit-on vivre son rêve, au risque d'avoir des remords, ou continuer de rêver, au risque d'avoir des regrets ? J'ai emmené avec moi Voyage en Italie de Chateaubriand, qui voit dans sa "première rencontre avec l'Italie un moment décisif de son parcours d'homme et d'écrivain". Je n'en suis pas à ma première rencontre, on est plutôt proche du mariage désormais en ce qui me concerne, mais c'est le pays qui à chaque fois a su m'apporter ce genre de réponses, depuis ce cottage dans les Pouilles il y a quelques années. Alors j'espère une nouvelle fois trouver des illuminations, entre lecture et contemplations.