Le petit matin.
Mon habitude de me lever tôt est née de mon semblant de vie d'aventurier.
Dans ma tiny house qui tanguait par vents faibles près de la côte, à quelques pas des marins, solitaires véritables, qui attendaient sans nausée le passage de la tempête avant de reprendre la mer. Il s'agissait alors certainement plus d'une peur du soir, loin des lumières de la ville, quand les bruits extérieurs sont sans visage, que d'un amour du petit matin. Il y avait aussi les curieux qui venaient espionner cette roulotte à travers la haie lors d'une balade en journée, que j'imaginais psychopathes derrière le portillon, sourire Shining, une fois la nuit tombée. Les alertes aux vols de caravanes n'avaient pas aidé à la sérénité du crépuscule, raison initiale pourtant de cette expérience érémétique.
La passion pour l'aube est venue plus tard.
Quand l'odeur du café noir dans la Bialetti embaumait mes douze mètres carrés, que je posais la tasse fumante sur l'étagère en bois, que j'admirais la masse rose se lever derrière le poulailler. Car oui, en Bretagne le temps se gâte plus tard, quand tout le monde est levé. Avant cela, on se prend à imaginer devenir l'unique spectateur d'aurores boréales, même si personne n'y croirait. Et puis le réveil s'est mis à sonner de plus en plus tôt, de cinq minutes en cinq minutes, passant sous la barre des six heures. Le temps calme fut ainsi de plus en plus long, comme des minutes de soleil que l'on gagne, et la sérénité enfin touchée.
Et puis il y avait Édouard.
C'était pourtant avant, mais c'est magique à écouter même plus tard. Ses improvisations matinales dans Plus près de toi. Ses tirades endormies qui réveillent les plus noctambules. Son talent, sa poésie, sa justesse qui font que les poils s'hérissent et que le corps se dresse. Il parle au peuple du petit matin, et j'ai envie d'en faire partie. De ces gens ordinaires devenus spéciaux car matinaux, de ceux qui croient que peut-être l'avenir leur appartient, de ceux qui trouvent la force de se lever avant le soleil. Et puis tu es arrivée, tu as tout de suite détesté mon réveil mais adoré mon café, et j'ai encore plus aimé me glisser hors du lit pour y revenir une tasse à la main, accueilli par un sourire et un merci. Et puis le chien est arrivé, il est devenu mon réveil, il fait partie lui aussi du peuple du petit matin. Il se moque que la vie soit courte ou que la journée soit longue, il aime simplement se lever pour être le premier à souiller la ville, quand elle vient juste d'être lavée.